Kostelic vers les sommets 24/01/2011,22:49

Après plus de quarante ans passés sur la Coupe du Monde de ski alpin, on pourrait croire avoir tout vu et tout vécu ! En plus, le temps qui passe a tendance à enjoliver les exploits des héros 'd'autrefois' au point que l'on est tenté de dire que rien ne sera plus jamais (aussi chouette ?) comme avant. Il faut bien dire que de Killy à Maier en passant pas tous les grands qui s'appellent Perillat, Schranz, Thoeni, Stenmark, Girardelli, Zurbriggen, Aamodt, Tomba, Eberharter ou Miller, il est facile de penser avoir fait le tour de la question et craindre que plus rien de vraiment surprenant ne se reproduira à l'avenir..

Chacune de ces vedettes, et tant d'autres qui mériteraient tout aussi bien d'être nommées, comme Alphand, Mueller ou Mahre, ont apporté une grande contribution pour faire du ski alpin de compétition le sport d'hiver apprécié du public et de la presse qu'il est maintenant.

Cela ronronnait bien !

Les choses se passaient presque tranquillement ces dernières années – des champions respectables et respectés comme Benni Raich, Aksel Lund Svindal, Didier Cuche ou Carlo Janka se mettaient en évidence chacun à leur tour, prenant un a un leur part de gloire et de soleil sans trop faire de l'ombre à son voisin. La dernière saison de Janka a notamment suscité un vif engouement en raison de ses succès spectaculaires et de sa personnalité ! Mais après tout, quoi de vraiment surprenant qu'un coureur suisse ayant grandi dans les belles montagnes des Grisons et pourvu d'une solide décontraction, se hissait à son tour au sommet de son art en réalisant à seulement 23 ans cet impressionnant triplé Championnats du Monde, Jeux Olympiques et Coupe du Monde ? Après tout, il a grandi pour cela – il était presque 'programmé' pour ces exploits !

Mais voilà que tout à coup un (ancien !) nouveau phénomène fait irruption sur la scène enneigée, créant une admiration et une curiosité inhabituelles qui rappelleraient quasiment l'étonnement ayant accompagné l'avènement d'un jeune citadin de bonne famille, un beau gosse bien élégant ayant grandi dans un manoir cossu situé dans les environs de Bologne - vous avez certainement reconnu Alberto Tomba !
Et oui, comme 'La Bomba', Ivica Kostelic dont il est question ici, est lui aussi né dans une grande ville, en l'occurrence Zagreb, la capitale de la Croatie, un pays plus connu jusqu'à présent pour ses magnifiques côtes dalmates et ses superbes joueurs de balles – notamment Goran Ivanisevic, le vainqueur de Wimbledon, ses handballeurs ou ses footballeurs. Mais c'est là que s'arrête ce parallèle – car il n'est lui pas né avec une cuillère dorée dans la bouche ! Et le ski n'est pas un jeu pour lui comme c'était le cas pour le triple champion olympique italien – mais une passion parfois exacerbée.

Cinq ans après les derniers triomphes de sa sœur Janica, c'est donc au tour de l'ainé de la famille d'être en lice pour une victoire dans le classement général de la Coupe du Monde face à d'autres favoris de premier plan comme Svindal, le vainqueur de 2007 et 2009, ou le champion sortant Janka. En remportant à la surprise générale le dernier Super-G de Kitzbühel puis le 'classique' combiné du Hahnenkamm, 'Ivo' a porté à six le nombre de ses victoires enlevées dans diverses disciplines depuis le 2 janvier dernier, quand il battait tout le monde dans le parallèle de Munich !

Six victoires en 22 jours !

Six victoires en trois semaines dans plusieurs disciplines – il faut remonter loin, aux époques de Girardelli, Zurbriggen ou de Killy pour retrouver la trace d'exploits comparables chez les hommes! 1989 fut une grande 'cuvée' pour Girardelli. Le skieur de Lustenau, dans le Vorarlberg, qui courait pour le Luxembourg, enlevait ainsi six épreuves en dix jours dont les descentes de Kitzbühel et de Wengen, le slalom géant d'Adelboden et les combinés du Hahnenkamm et du Lauberhorn, finissant en passant 4ème des slaloms de ces deux grandes 'Classiques'. A Wengen, il marquait l'équivalant de 355 points en trois jours avec ses deux victoires en descente, son succès dans le combiné et sa 4ème place en slalom, ce qui constitue encore une sorte de record. Kostelic en obtenait ainsi 304 à Kitzbühel cette fin de semaine !

Au terme d'une saison en tout point de vue extraordinaire au cours de laquelle il triomphait à neuf reprises dans toutes les disciplines et finissait toutes ses courses à trois exceptions près parmi les dix meilleurs, Girardelli enlevait finalement la troisième de ses cinq Coupes du Monde. Une vingtaine d'années plus tôt, Killy fit même mieux, s'imposant dans douze des dix-huit épreuves de la toute première Coupe du Monde de 1967, alignant deux séries de six victoires consécutives dans les trois spécialités 'classiques' du ski alpin de l'époque – descente, slalom et slalom géant. Il enlevait bien sûr aussi les combinés des grandes courses de l'époque, le Lauberhorn de Wengen, le Hahnenkamm de Kitzbühel et le GP de Megève qui ne comptaient cependant pas pour le classement de la Coupe du Monde de la saison!
Pour sa part, Zurbriggen avait en 1987 dominé ses rivaux en descente, slalom géant et combiné à la fin du mois de janvier, gagnant aussi six épreuves en quinze jours. A la fin de la saison, il s'adjugeait quatre des cinq slaloms de la Coupe du Monde – le général et ceux de la descente, Super-G et slalom géant (ex aequo avec Joël Gaspoz).

Une comparaison osée ?

Killy, Zurbriggen, Girardelli, Kostelic ? La comparaison paraît certes osée, le Croate n'ayant pas (encore ?) triomphé en descente, qui reste la discipline de référence en ski alpin. Effectivement - mais son succès de vendredi dans le Super-G de Kitzbühel, cinq jours après sa victoire dans le difficile slalom de Wengen, et deux jours avant sa nouvelle performance dans le slalom de Kitzbühel (2ème derrière un extraordinaire Jean Baptiste Grange) prend une dimension presque 'héroïque' quand on sait que cela ne s'était encore jamais produit depuis l'introduction du Super-G en Coupe du Monde (1982).
Et il faut bien reconnaître que le sélectif Super-G de Kitzbühel a des allures de descente par moment ! Ce succès est encore plus remarquable quand on pense qu'il n'y a en Croatie aucune piste de Super-G homologuée parmi les trois qui ont reçu l'aval technique de la FIS !

Certains membres des grands pays alpins du ski grincent sans doute des dents en comparant leurs performances à celle de la petite formation croate qui bénéficie il est vrai des conseils pointus d'une spécialiste hors pair – Janica Kostelic, la quintuple championne du monde, quadruple championne olympique et triple gagnante de la Coupe du Monde de 1999 à 2006 malgré une série de blessures plus sérieuses les unes que les autres ! Janica, dont le ski fluide et relâché était impressionnant d'efficacité, a certainement aidé Ivica à aborder ses courses dans un meilleur état d'esprit que par le passé, et être moins tendu au départ. Après son superbe slalom de Kitzbühel où il fit jeux égal avec un Grange déchainé jusque dans les dernières portes, Kostelic était particulièrement heureux d'avoir pu totalement se concentrer sur le slalom en effaçant de son esprit le combiné capital pour lui. « J'ai remporté une grande victoire sur moi-même aujourd'hui, je suis vraiment content de ma performance et de mon attitude » disait il par la suite.
Bien sûr, il aurait aimé réaliser un triplé fabuleux avec les slaloms d'Adelboden et de Wengen, mais terminer 2ème comme à Zagreb n'avait rien d'une défaite pour lui face au 'Super-Grange' de la seconde manche.

Et maintenant ?

Et déjà on se demande quelles seront les prochaines surprises que le champion du monde de slalom de St Moritz 2003, désormais entrainé par son père Ante qui a longtemps préféré accompagner sa fille, va nous réserver ? Un nouveau combat de toute beauté lors du slalom de Schladming qui manque encore à son palmarès ? Une nouvelle série d'exploits le prochain weekend à Chamonix lors des courses du Kandahar sur la 'Verte' des Houches ? Ivica s'est en effet déjà hissé parmi les dix premiers de la descente aux Houches voici quelques années et il a prouvé à Wengen qu'il était devenu un bon glisseur !

A 31 ans, une nouvelle phase de sa carrière, interrompue à de nombreuses reprises par de graves blessures à la fin des années 90, semble en tout cas avoir commencé pour le Croate qui a toujours fait prouve de détermination et d'abnégation dans sa carrière. A ceux qui ont doutent, il suffit de rappeler sa jeunesse difficile, quand l'argent faisait défaut à son père pour payer les stages d'entrainement. Il leur fallait souvent dormir dans la voiture –un petite Lada - ou même à la belle étoile pour épargner l'argent pour les remontés mécaniques à Hintertux. Parfois la famille montait la longue pente jusqu'au glacier à pied !

Heureusement il y eut toujours des bienfaiteurs, comme cet employé de ski-lift autrichien qui leur donnait parfois quelques billets ou des tickets pour le seul plaisir de voir skier Ivica sur sa pente. Le CIO aussi apportait aussi une contribution importante à la famille à travers un fond spécial pour soutenir les petits pays. Pendant la guerre d'indépendance au début des années 90, Ante Kostelic, ancien joueur de handball en France – notamment à Cannes - gagnait son argent en péchant des poissons pour les restaurants en Dalmatie ou les touristes. Cela leur permet de relativiser pas mal de choses maintenant !

En tout cas Ivica peut encore progresser en descente. Avant de s'imposer dans cette spécialité, Zurbriggen puis Girardelli ont eux aussi commencé par briller dans les disciplines techniques puis en Super-G. Même Killy a du attendre le fin de sa carrière en août 1966 pour gagner sa première grande descente lors des Mondiaux de Portillo, au Chili. On sait qu'Ivica, passionné de ski depuis sa plus tendre enfant, a prévu de courir au moins jusqu'aux JO de Sochi. La nouvelle force qui semble maintenant l'animer, y compris une belle sérénité – il m'a dit qu'il se sentait paisible à Adelboden après la première manche du slalom qu'il remportait ensuite – peut l'amener très haut et très loin !
De quoi se réjouir sur la suite de la saison ! Patrick LANG

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