Les vieux de la vieille 27/11/2010,10:29

Les premiers héros du ski alpin de compétition n'ont pas fait de vieux os après avoir atteint les objectifs qu'ils visaient – avant tout des médailles olympiques et mondiales, la Coupe du Monde ne débutant qu'en 1967. L'Autrichien Toni Sailer,le légendaire 'Blitz de Kitzbühel' décédé l'an dernier à l'âge de 74 ans, s'est retiré à seulement 22 ans en mars 1958 après avoir dominé les JO de Cortina d'Ampezzo en 1956 en réalisant le premier triplé en ski alpin, et gagné de nouveaux titres mondiaux à Badgastein deux ans plus tard. Sa carrière internationale, marquée par d'innombrables victoires prestigieuses dont quelques unes en France en 1952, n'avait duré que six ans en fin de compte. Il se tournait ensuite vers le monde du spectacle et devenait un bon acteur de théâtre et de cinéma avant de revenir vers le monde du ski de compétition en 1972 en prenant la direction des équipes autrichiennes.

Jean Claude Killy, seigneur des anneaux olympiques à Grenoble en 1968 et double vainqueur de la Coupe du Monde n'avait pas encore 25 ans quand il quittait le circuit international au printemps 1968 pour faire carrière dans le monde du sport-business aux côtés du légendaire homme d'affaire américain Mark Mc Cormack, fondateur de la célèbre agence IMG. En décembre 1972, l'Italien Piero Gros célébrait à 18 ans ses premières victoires au Critérium de la 1ere Neige de Val d'Isère et devenait deux ans plus tard le plus jeune vainqueur de la Coupe du Monde puis champion olympique à 22 ans en 1976. Ce temps là semble bien révolu alors que le Suédois Patrik Jaerbyn, le doyen du circuit international avec ses 41 ans révolus, continue de participer aux descentes Coupe du Monde. Mercredi il signait même le 3ème temps de la première séance d'entrainement à Lake Louise où se disputeront les premières épreuves de vitesse de la saison cette fin de semaine.

Un coup d'oeil sur la liste de départ permet de voir qu'une dizaine de participants sont âgés de plus de 30 ans, le leader de la descente, le Suisse Didier Cuche, en ayant même 36 ! Seuls cinq athlètes dont le très prometteur champion suisse Carlo Janka, vainqueur de la Coupe du Monde 2010 et champion olympique de slalom géant à Vancouver, ont moins de 25 ans. Lorsque Karl Schranz mit fin de manière abrupte à sa carrière en 1972 alors qu'il était âgé de 33 ans – il fut proprement viré des JO de Sapporo par le CIO de l'époque dirigé par le sectaire Avery Brundage qui l'accusa de professionnalisme – il était considéré comme un vrai phénomène par ses plus jeunes collègues qu'il venait de dominer avec classe à Kitzbühel en y enlevant deux descentes consécutives en deux jours.
Par la suite la moyenne d'âge augmenta régulièrement et plus d'un coureur célèbre comme le quadruple champion olympique norvégien Kjetil Aamodt ou son grand copain Lasse Kjus parvenaient à rester compétitif jusqu'à 35 ans passés, tout comme par la suite le légendaire Hermann Maier et son ainé Marco Buechel. Le skieur du Liechtenstein parvenait ainsi à triompher en Super-G à 36 ans sur la sélective piste de Kitzbühel voici trois ans, ce qui reste un record dans son genre.

De nombreuses raisons sont avancées pour expliquer l'allongement de l'âge de la retraite sportive de quelques uns des leaders mondiaux. Tout d'abord ils gagnent bien mieux leur vie que leurs ainés des années 50 ou 60. Lors d'une de ses premières grandes victoires internationales en France en 1952, Sailer fut ainsi très fier de ramener un magnifique réfrigérateur chez ses parents à Kitzbühel – un objet peu répandu à l'époque chez les particuliers du moins en Autriche. Dix ans plus tard, les meilleurs skieurs – qui devaient en principe observer les règles de l'amateurisme olympiques très strictes en matière de rémunérations financières – ne gagnaient pas beaucoup plus que de bons moniteurs de ski bien introduits auprès de riches clients. Ce ne fut que dans les années 70 que les skieurs commencèrent à gagner de l'argent après l'avènement de la Coupe du Monde de ski qui contribuait de manière notable à la promotion le ski alpin de compétition aux quatre coins de l'Europe puis dans le reste du monde.

Par la suite des coureurs comme Alberto Tomba, puis Hermann Maier ou Lindsey Vonn ont fait sauter la banque – toute proportion gardée bien sûr car le ski est situé bien loin d'autres sports individuels comme le tennis ou le golf. Il sont quand même supposés avoir gagné plusieurs millions d'Euro par an – ce qui amène certainement à faire quelques sacrifices occasionnels. La préparation physique, les excellents soins médicaux que les coureurs ont commencés à recevoir au milieu des années 80 ont également permis aux athlètes de revenir en piste malgré des blessures parfois très graves. Des chirurgiens américains ont ainsi grandement amélioré les techniques opératoires, généralisant notamment les interventions arthroscopiques très précises mises au point par des spécialistes de pointe comme le Pr. Dick Steadman de Vail, Colorado, qui a opéré tant de coureurs et sauvé tant de carrières. Une mauvaise fracture pouvait condamner un coureur par le passé, maintenant la plupart des leaders mondiaux ont subi une ou plusieurs opérations dans leur carrière sans que cela n'affecte trop leur rendement par la suite.

« Les blessures font hélas partie de notre sport qui peut être dangereux dans certaines conditions, il faut savoir rebondir quand on revient sur le circuit » relevait ainsi le jeune Canadien John Kucera, champion du monde de descente à Val d'Isère en février 2009 et seulement spectateurs à Lake Louise cette saison après s'être fracturé les os du tibia et du péroné lors d'une chute en Super-G voici un an. « Je n'ai rechaussé les skis que récemment car ma réhabilitation a duré un peu plus long que prévu, mais je ne veux pas précipiter les choses car je sais que j'ai encore de longues années devant moi pour gagner plus de courses » ajoutait l'athlète de 26 ans vainqueur à Lake Louise en Super-G voici quatre ans. Son retour en course reste incertain pour le moment.

Jaerbyn, 3ème de la descente mondiale d'Are en 2007, espère pouvoir fêter ses vingt ans en Coupe du Monde dans deux ans – mais il ne veut pas se mettre sous pression. « Le plus important est d'être en bonne santé et de rester très motivé, car à partir d'un certain âge cela devient très dur de reprendre le chemin de l'entrainement physique et technique à la fin du printemps. A partir de 35-36 ans le corps souffre quand on le soumet à un entrainement physique intense et il faut alors bien savoir doser ses efforts. Tant que la passion est là il est possible de se surpasser, mais il importe de réaliser de bonnes performances pour l'alimenter suffisamment » précise encore le Suédois qui réside depuis plusieurs années avec sa famille dans le Colorado. « Je ne gagne pas ma vie avec le ski de compétition mais j'ai la chance de pouvoir compter sur mon entourage pour m'aider. La Fédération suédoise m'aide aussi sur le plan financier et j'ai aussi la chance de pouvoir m'entrainer à l'occasion avec des autres équipes, notamment les Américains. »

Michael Walchhofer, qui fêtera ses 36 ans en avril prochain, a d'ores et déjà prévu de s'arrêter à la fin de cette saison quoiqu'il arrive. « Je pensais me retirer après les JO de Vancouver, mais ma saison fut tellement décevante en descente que j'ai changé d'avis »« Je souhaite partir sur une dernière victoire en descente » dit encore ce père de trois enfants qui possède un bel hôtel dans la station de Zauchensee, au sud est de Salzbourg. « A deux épreuves près, j'ai gagné toutes les grandes descentes du calendrier de la Coupe du Monde, mon bilan est donc très positif puisque j'ai aussi remporté le titre mondial en 2003 ainsi que plusieurs globes de cristal de la Coupe du Monde. Mais j'aspire à prendre du repos pour rester plus souvent auprès de ma famille et m'occuper davantage de mon hôtel. Pour rester très motivé en début de saison, je ne me suis pas aussi intensément entrainé cet été et cet automne, je voulais avoir une forte envie de skier en début de saison. On verra bien comment cela va se passer » révèle encore le grand Autrichien, 2ème de la seconde séance d'entrainement de Lake Louise vendredi.

Didier Duche, âgé de 36 ans depuis le mois dernier, ne souhaite pas se fixer une telle échéance. « Je verrais bien en fin de saison si j'ai encore envie de continuer à courir, pour le moment je reste très concentré sur cette saison » explique le vétéran suisse qui a mis de longue années à aller au bout de son potentiel après une victoire encourageant en descente à Kitbühel. Gravement blessé à un genou en 2005, il mit deux ans pour redevenir compétitif, notamment en descente. 3ème à quatre reprises du classement général de la Coupe du Monde, il s'imposait trois fois dans les classements Coupe du Monde de descente et de Super-G et une fois en slalom géant au cours des années passées.
« Avec l'âge on gagne en expérience et on sait mieux gérer sa carrière et ses efforts, un système logique se met en place et les bons résultats suivent quand on respecte une bonne hygiène de vie et un programme d'entrainement bien structuré. C'est très dur de redémarrer la machine au printemps, il faut alors vraiment se surpasser pour retrouver le bon rythme mais chacun sait que sans cela il est impossible de rester dans le coup en raison de l'intense rivalité existant entre les favoris sans parler des jeunes aux dents longues qui sont aussi doués qu'audacieux. La récompense vient avec le plaisir de pouvoir glisser à grande vitesse sur une piste fermée et la sensation de se battre pour la victoire. C'est également une vie fascinante et passionnante qui se termine dès que l'on quitte le circuit. Après il faut passer à autre chose. »

Malgré son physique de jeune premier qui fit rapidement de lui le 'chouchou' du public autrichien, Benjamin Raich est lui aussi un 'ancien' bien qu'il ne soit âgé 'que' de 32 ans. Vainqueur de son premier slalom en janvier 1999, le Tyrolien a ensuite atteint tous les sommets du ski alpin, brillant aussi bien en Coupe du Monde qu'aux Mondiaux ou au JO. Il pourrait se retirer et vivre de ses rentes dans sa spacieuse maison qu'il s'est fait récemment construire dans sa station d'Arzl, dans la vallée de Pitztal. Il y réside avec sa compagne Marlies Schild, une des plus brillantes spécialistes de slalom de ces dernières années. Mais lui aussi continue de ressentir une grande passion pour son activité et n'envisage pour le moment pas de s'arrêter. Sa grande classe lui permet de rester très compétitif dans les disciplines techniques et en dans les épreuves de combiné. Il envisage de courir jusqu'aux prochains JO de Sochi s'il reste en bonne santé.

« Il n'y a pas de retour possible quand on a décidé de tourner la page, le ski est un sport très exigeant tant sur le plan mental que physique ou technique » dit-il. « Il faut s'accrocher et progresser sans cesse pour rester au niveau des meilleurs et j'admire ceux qui parviennent à revenir à un bon niveau après des blessures. Je suis encore animé par une grande motivation et la conviction profonde que je peux encore progresser et jouer la gagne. Sinon cela n'aurait aucun sens, c'est bien trop dur. » Quatre fois 2ème du classement final de la Coupe du Monde, Raich vise un nouveau succès dans cette épreuve qu'il a déjà enlevée voici quatre ans, l'année de son doublé olympique de Sestrière. Voici deux ans la réussite lui avait fait défaut lors de la Finale d'Are, en Suède, où il enfourchait une des premières portes de slalom alors qu'il lui suffisait de terminer dans les quinze premiers pour devancer le Norvégien Aksel Lund Svindal.

L'hiver dernier, seul le prodige suisse Carlo Janka parvint à le battre grâce à deux superbes victoires en fin de saison en descente et en slalom géant. « Je sais que je peux y arriver et je veux me donner les moyens d'y parvenir enfin » dit il aussi. Ivica Kostelic, âgé lui de 31 ans, vise lui aussi le grand globe de cristal après avoir gagné celui de slalom en 2002. Au fil des ans, le Croate est devenu un bon skieur polyvalent capable d'accumuler les points dans toutes les spécialités comme le combiné. 3ème du récent slalom de Levi sans avoir pris tous les risques, le frère ainé de Janica en saura plus sur ses chances après cette fin de semaine canadienne et les deux épreuves de vitesse de Lake Louise. « Il vient à maturité maintenant, il rentre dans un âge intéressant pour un skieur car il dispose maintenant d'une grande expérience et d'une grande motivation » explique son père Ante qui s'est occupé très tôt de lui avec l'espoir un peu fou d'en faire un grand champion bien que la Croatie n'avait alors aucune tradition dans ce sport. « Cet été je me suis préparé différemment, j'ai fait beaucoup de sports de loisir comme la plongée sous-marine en Dalmatie pour entretenir ma forme sans devoir puiser dans mes réserves » révèle le triple vice champion olympique de 2006 et 2010.

« Je skie intensément quand je m'entraine, mais du fait que je participe à toutes les courses du calendrier, il importe aussi de rester aussi motivé et dynamique que possible car la saison est longue, en raison également des prochaines épreuves à médailles du mois de février. Le ski c'est toute ma vie, j'étais tout jeune quand je participais à mes premières courses internationale pour enfants et je compte bien rester sur le circuit jusqu'aux JO de Sochi en 2014. » Le goût de l'effort et le besoin de se surpasser pour atteindre de nouveaux objectifs sont les principaux moteurs qui font avancer les athlètes pendant leur carrière – et nombre d'entre eux ont ensuite du mal à donner une nouvelle orientation à leur vie.

Hermann Maier, retiré voici un an de l'équipe autrichienne, a ainsi trouvé une solution aussi originale qu'étonnante pour entretenir cette flamme en lui. La semaine prochaine pendant laquelle il fêtera ses 38 ans, il entamera un long voyage qui l'amènera si tout va bien au pôle sud au début de l'année prochaine après une longue marche à skis. Il sera accompagné d'un petit groupe d'aventuriers de son genre, tout cette expédition étant filmé par les chaines de TV allemandes et autrichiennes.
Une fois encore il aura ainsi l'occasion d'aller au bout de lui-même et de vivre une aventure sportive passionnante. Patrick LANG

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